Les phénomènes aériens non-identifiés ?

André Koeckelenbergh

Grand spécialiste du Soleil, chef de travaux honoraire à l’Observatoire Royal de Belgique, professeur honoraire de l’Institut d’Astronomie et d’Astrophysique de l’Université Libre de Bruxelles (U.L.B.), et historien de l’astronomie (membre du Comité National de Logique, d’Histoire et de Philosophie des Sciences, ainsi que du groupe ALTAIR, Centre d’Histoire des Sciences et des Techniques de l’U.L.B.), André Koeckelenbergh a accompagné les activités de la SOBEPS depuis une trentaine d’années.

En homme libre et courageux, il propose ci-après une réflexion pleine de sagesse et de lucidité sur l’approche des phénomènes OVNI par les scientifiques et l’histoire de la SOBEPS. Un astronome peut-il décemment s’intéresser aux OVNI ? Cette attitude est d’autant plus mal perçue s’il est réputé « observateur » et donc supposé se laisser moins que tout autre abuser par les « feux du ciel ». Remarquons tout d’abord que nos collègues théoriciens sont de loin les plus nombreux au sein de la communauté astronomique professionnelle. Dans les grands observatoires modernes, ils se retrouvent plus souvent concentrés face à un écran d’ordinateur qui ne leur présente qu’une portion infime du ciel observable. Seraient-ils à côté de leur instrument que l’étroite trappe de la coupole ne leur permettrait de contempler qu’une zone très limitée de l’hémisphère visible. Heureux les amateurs qui travaillent en plein air ! Ils ont l’œil au télescope et ne consacrent, hélas, qu’un temps fort court à l’admiration poétique. Le feraient-ils, le champ visuel humain ne couvre qu’un huitième de la voûte céleste. Tous les observateurs d’étoiles filantes connaissent cette frustration de la « belle jaune » vue par un de leurs voisins. C’est ce qui ressemble le plus aux OVNI (de premier type, au sens d’Allen Hynek, astrophysicien de terrain, auteur en 1971 d’un OVNI : mythe ou réalité qui suscita bien des commentaires).

« Une soucoupe volante, j’y croirai quand on viendra me l’apporter dans mon bureau » m’a un jour répondu mon collègue Sylvain Arend, grand découvreur de comètes et d’astéroïdes. Il exprimait une opinion très largement partagée par les astronomes. Un autre a tranché tout aussi vivement : « Cela ne fait pas partie de ce que j’enseigne, donc cela n’existe pas ». Personnellement, j’estimais qu’ils allaient un peu vite en besogne pour se débarrasser d’un problème « encombrant ».

Fallait-il s’en embarrasser ? Il y a tellement de filantes, comètes, planètes, étoiles, impacts météoritiques radiaux et ponctuels, lueurs aurorales, fragments de halos colorés ou non et d’autres phénomènes d’origine atmosphériques, lumineux ou obscurs, sans négliger les très nombreux « objets d’origine humaine » (les artefacts) ! J’ai pas mal observé à champ ouvert, apprenant le nom des astres et des constellations aux étudiants et au grand public, et je n’ai JAMAIS eu l’occasion (ou la chance) de voir un OVNI.

Un PAN (Phénomène Atmosphérique Non identifié : c’est la nouvelle appellation à la mode) est souvent un phénomène qui se présente à n’importe quel moment, dans n’importe quel lieu, dans n’importe quelle direction, durant un temps trop souvent très court et observé par un Mr (ou Mme) tout le monde, impréparé à ce qui est un « choc psychologique fugace » et parfois profond. En bref, un « flash », en français une « illumination », résultant d’un état mystique ou qui y conduit. Ce qui explique l’allergie des rationalistes peu enclins, c’est leur droit et je le partage, d’accepter les révélations « d’en haut ».

De surcroît, avant d’arriver dans une officine spécialisée, l’événement a été rapporté par une chaîne de relais très déformante : les témoins et les media. Le résultat est un « témoignage », toujours subjectif, bien plus qu’une « observation » ou une « mesure ». Voilà une pâtée toute fraîche pour les « sceptiques » et un plat succulent pour les « croyants ».

Rien de tel pour embrouiller les pistes d’une enquête dont la SOBEPS a pu maintes fois mesurer la difficulté et la longueur, presque toujours destructrice, de preuves convaincantes. Expliquer l’OVNI est plus le fait d’une enquête judiciaire que d’une recherche scientifique. Pour certains experts leur avis établit une vérité de droit, donc humaine, donc faillible. Toute une génération de scientifiques fut formée à l’idée que seule une vérité atteinte par leurs méthodes mérite ce titre et peut être considérée comme absolue (…ou presque). Pour la méthode, je suis convaincu, elle approche le mieux de la vérité, mais prétendre qu’on l’atteint est un fruit de notre orgueil. L’histoire des sciences et celle de la pensée humaine nous montrent la fragilité de cette conception. Tout « doit » être contesté et remis en question, c’est le moteur même du progrès de la connaissance. Cela n’est pas sans risques, il faut prendre ses responsabilités au plan humain. Certains, par application du « principe de précaution » voudraient « contraindre la science aux limites de l’éthique et de la philosophie » (Jacques Testart, 2007). C’est introduire une censure, réinstaurer le cabinet noir. Les chercheurs de mondes extraterrestres en ont subi le carcan jusqu’à ce que cela devienne « à la mode ». Il est vrai qu’on brandit maintenant un « principe de médiocrité » du côté de ceux- là qui refusent que la Terre soit un phénomène banal dans l’univers et qui veulent que la vie soit un phénomène réservé à notre seule Terre… sans doute « élue » des divinités cosmiques comme le sont certains peuples ! L’orgueil des hommes est décidément infini !

J’ai pris intérêt au problème des « soucoupes volantes » par souci de répondre le plus objectivement possible aux questions des auditeurs de mes cours et conférences d’astronomie. Il fallait détecter parmi eux les « cultistes » et les provocateurs, qu’ils soient « pour ou contre », afin de s’en tenir aux innombrables gens de bonne foi impressionnés par un événement personnel ou un récit médiatisé. Mes collègues Pierre Guérin (voir Inforespace n°102 de juin 2001), un astrophysicien français, découvreur de l’anneau E de Saturne, et Charles Boyer, magistrat, astronome amateur devenu professionnel (découvreur de la rotation rapide de l’atmosphère vénusienne) m’y ont aidé. Le premier croyait à une vie extraterrestre, concept presque banal aujourd’hui, mais très minoritaire il y a cinquante ans. Sa formation rationaliste le faisait douter de la matérialité des « êtres venus d’ailleurs » : « Ils sont partout et on ne les verra jamais », m’a-t-il un jour confié, échappatoire qui lui permettait de se préserver une certaine cohérence de pensée. Guérin y voyait une des formes multiples prises par ces « anges » auxquels les récits coraniques, bibliques et bien plus anciens encore font allusion. Les imagiers et les peintres les ont souvent représentés avec talent et imagination. Charles Boyer, avec bonhomie et faconde (toulousaine), assurait qu’il avait croisé des témoins qu’il jugeait « fiables » et m’en a fait rencontrer quelques-uns.

Faute d’avoir observé personnellement des objets ou des personnages insolites, je m’informai et je lus les auteurs « pour » et les critiques « contre » : Flying Saucers de mon éminent et folklorique collègue Donald Menzel, radicalement sceptique et qui a recensé quantité de phénomènes célestes ou atmosphériques avec lesquels une confusion était possible. Ce faisant, il a rendu un grand service à tous. J’ai lu attentivement (peu l’ont fait) le très épais et célèbre Rapport Condon, partial et sélectif, ainsi que son antidote rédigé par Allen Hynek, déjà cité, démissionnaire de la « commission Condon » et auteur de OVNI : mythe ou réalité (1974) auquel on doit la fameuse classification en « trois types ». Avec le rapport français du GEPAN de Claude Poher (1971-76) que mon ami Boyer m’avait communiqué et la documentation accumulée par la SOBEPS, l’essentiel de l’aspect matérialiste du sujet était relativement bien couvert. Dans ce domaine, le temps a continué à accumuler les témoignages qui ont peu évolué depuis la « vague belge » de 1989 à propos de laquelle la SOBEPS a publié deux volumes devenus des classiques (1992 et 1994).

Dés le début (1950) les sceptiques ont avancé l’hypothèse de l’hallucination collective (référence au « miracle » de Fatima), de manipulations médiatiques parfois juteuses et de mécanismes sociopsychologiques. Les rationalistes apprécient les développements de Monnerie Et si les OVNI n’existaient pas ?, 1977. Pinvidic échange avec lui des « amabilités » acides (Inforespace, Hors Série n°6). Elles ont le tort de faire oublier l’apport réel des critiques de l’un et de l’autre au développement du sujet. Depuis vingt ans, le thème est discuté un peu partout par des sociologues et des épistémologues (Bruno Latour, Pierre Lagrange, Michel Serres, Hubert Reeves et bien d’autres). En 1983, dans Inforespace, Claude Maugé a dressé un état de la question auquel on peut utilement se référer (Inforespace n°63 et le Hors Série n°7, 1983). Il est impossible de citer toutes les contributions extrêmement sérieuses publiées depuis dix ans. Les analyses et présentations que Michel Bougard en a faites dans ses éditoriaux sont de précieux outils qui orienteront les chercheurs et les curieux vers bien des faits importants. Elles montrent le caractère passionnel des querelles qui se sont développées, la violence des accusations réciproques de trucages et malversations, l’exploitation sectaire pas toujours très honnête des déclarations des uns et des autres. Les OVNI sont devenus un sujet de société. L’objectif scientifique semble souvent égaré.

J’ai le sentiment, après analyse, qu’il subsiste un résidu de témoignages d’observations irréductibles à des faits dûment connus. Cela représente quelques pourcents de l’ensemble (sur quelques dizaines de milliers de cas élucidés), soit un millier de témoignages, vraisemblables et inexpliqués jusqu’ici. Statistiquement, c’est de l’ordre d’un bruit de fond, résultat du hasard. Les « sceptiques » ont parfaitement le droit de refuser d’en tenir compte. Pragmatiquement, cela en fait quand même beaucoup pour les ignorer bien qu’il soit plutôt probable qu’on ne pourra guère en tirer plus, sauf « coup de chance » réel ou obstination aveugle d’un « sectateur ». Cela tient soit à leur nature de faits physiques ou cosmiques non encore élucidés, soit à l’effet d’une tradition primitive de mystère présente dans toutes les cultures (anges, nutons, fantômes, fées, trolls ou apparitions diverses) relayée par des mystiques ou parfois par des hystériques « cosmophiles » ou « cosmophobes » qui ont surtout contribué à décrédibiliser les chercheurs sérieux. Certains les tiennent pour aussi évidents que lorsque d’autres croient en un dieu ou à ses émissaires (terrestres ou extraterrestres). Le sujet reste donc ouvert et important pour les psychologues, les sociologues et même pour les physiciens astronomes. La génération actuelle de chercheurs est formée dans un tel bain de culture pseudo-scientifique et paranormale (dont Harry Potter ou le Da Vinci Code sont les actuelles coqueluches) que des faits « ovniaques » sont banalisés au point de ne plus exciter leur intérêt et susciter un appétit d’investigations.

C’est la raison principale pour laquelle je déplore la disparition de la SOBEPS, dont je suis membre depuis trente ans, de son Inforespace que j’ai lu parfois avec impatience, irritation, colère, découragement et mécontentement, et de la documentation accumulée par nos adhérents, un patrimoine dont je souhaite qu’il reste aisément accessible. Je remercie son Président qui a su guider la nef sans la laisser chuter trop fréquemment dans l’hurluberlu tout en respectant la liberté d’expression de chacun en son sein (innocente perversité de l’extrême tolérance !). Je ne doute pas qu’il ait connu quelques soucis et états d’âmes. On doit au Secrétaire général un investissement personnel matériel et intellectuel peu commun pendant presque un demi-siècle. On est redevable aux enquêteurs d’avoir peu à peu, et non sans peine, mis en place une méthodologie, sans aucun doute encore incomplète et toujours améliorable. Enfin, il y a les collaborateurs, expérimentateurs et chercheurs scientifiques dont certains ont eu le courage d’affronter le dédain et la suffisante arrogance de collègues aux opinions tranchées certainement moins bien informés qu’eux. Je n’oublie pas les censeurs radicaux, souvent trop véhéments et méprisants, mais dont les arguments, parfois pertinents, ont poussé à plus de rigueur et ont été en fin de compte un moteur de progrès.
Il y a encore beaucoup à faire. S’il n’y a rien au bout du chemin, le problème sera résolu et on n’aura pas perdu son temps. S’il y a quelque chose, il faudra continuer à collecter des informations, être impitoyable avec les faits et les témoins. Ne jamais se sentir conforté par le plaisir qu’on pourrait connaître en ayant l’impression d’avoir raison. Un jour, peut-être prochain, des événements nouveaux, semblables ou d’une autre nature, interpelleront des jeunes chercheurs. Qu’ils sachent user de l’expérience, des références et des moyens que la SOBEPS aura su préserver.