Les ovnis sont dans l'air du temps

Pierre Lagrange

Pierre Lagrange est sociologue des sciences. Il enseigne à l’École des Mines de Paris et est chercheur associé au Laboratoire d’Anthropologie et d’Histoire de l’Institution de la Culture (LAHIC-CNRS). Spécialisé dans l’étude des « parasciences » et particulièrement dans l’ufologie, on lui doit plusieurs ouvrages dont « La rumeur de Roswell » (1996) et, plus récemment, « Ovnis : ce qu’ILS ne veulent pas que vous sachiez » (voir article « Ne manquez pas de lire… »).

La SOBEPS s’arrête. Après plus de 36 années passées à étudier les ovnis, les enquêteurs de la SOBEPS décident de consacrer leur temps à d’autres tâches. On peut comprendre le découragement de l’équipe belge. L’ufologie semble piétiner. Les mêmes polémiques sont constamment rouvertes comme s’il était impossible d’aller de l’avant. L’apparition d’Internet n’a pas peu contribué à renforcer cette impression que rien ne bouge, voire que la situation régresse. Les listes de discussion sur le web ont provoqué l’apparition d’une nouvelle génération de « spécialistes », bien plus nombreux qu’auparavant mais qui disparaissent aussi vite qu’ils sont apparus et dont le niveau général semble en rapport inverse avec leur nombre. Il n’y a jamais eu autant d’ufologues pour discuter sur les listes internet et les discussions n’ont jamais été d’un niveau aussi bas. C’est bien simple : sur certaines listes, les débatteurs semblent avoir tout simplement oublié que le sujet de discussion est censé être l’ovni et non les dernières rumeurs sur telle ou telle personne.
Internet n’est pas le seul responsable. La multiplication des médias, notamment des chaînes de télévision, a fait croître le nombre d’émissions sur les ovnis. Pendant les années soixante, il était inutile d’attendre quelque chose de nouveau d’une émission de télévision. Une fois que l’astronome mandaté et le psychiatre de service avaient pris la parole, le rideau retombait sur l’énigme, liquidée mais non résolue. Malheureusement, au lieu de permettre une discussion sérieuse du dossier, la multiplication et la privatisation des chaînes de télévision a provoqué la multiplication de programmes de faible niveau, où l’on a remplacé l’argument d’autorité des « savants officiels » par l’autorité de nouveaux savants francs-tireurs tout aussi caricaturaux discutant sur de pseudo-mystères avec gravité. Le niveau général des émissions est tellement faible qu’on peut prendre dix ans de congé et revenir sans avoir manqué le moindre progrès.
Pourtant, il serait dommage de s’arrêter à l’impression qui se dégage de l’apparition d’Internet. L’époque que nous vivons est paradoxalement la période où un sujet comme les ovnis devient pensable, l’époque où la culture scientifique peut faire une place à ce sujet « maudit ».

Un sujet maudit

Pendant longtemps, un sujet comme les ovnis ne pouvait tout simplement pas être discuté dans un contexte scientifique. Un scientifique qui souhaitait se pencher sur un tel sujet encourait les foudres de ses collègues, qui s’érigeaient en gardiens de la méthode, presque en gardiens du temple. L’astronome Pierre Guérin a vécu cette situation (il la décrit dans le livre paru peu avant sa disparition). Pour ses collègues, il était inadmissible qu’il s’intéresse à pareil sujet.
Pourquoi un tel interdit ? Pour une raison bien simple : l’ovni n’était alors pas juste une anomalie en attente d’une réponse, il ne s’agissait pas d’une interrogation scientifique de plus ; il était censé représenter l’intrusion de l’irrationnel, de la fausse science. L’ovni n’était donc pas considéré comme un phénomène inexpliqué en attente d’une solution à étudier ; il était considéré comme un problème purement irrationnel mis en avant par des gens qui veulent contrer la science et dénaturer la recherche scientifique, à moins qu’il ne s’agisse de naïfs sous l’influence de gourous antiscientifiques. Il ne fallait donc pas étudier l’ovni mais lutter contre ce qu’il représentait. Dans une telle conception du rapport science-ovni, celui qui prétendait étudier le sujet était considéré comme un agent de l’irrationnel qui voulait abattre la science.
Victimes de cette représentation des relations science-ovnis dans laquelle ils incarnent non pas la curiosité scientifique légitime mais l’antiscience la plus dangereuse, les ufologues, au lieu de refuser cette logique du grand partage, ont repris et retourné le partage science-ufologie à leur avantage. Au lieu de simplement refuser cette représentation du débat en faisant appel à une opposition entre vraie et fausse science, ils se placent dans la position de la « vraie » science et accusent donc leurs adversaires — les rationalistes — d’être de faux scientifiques, de vouloir empêcher toute découverte en s’opposant, par duplicité ou par acceptation servile de l’autorité des mandarins de la science « officielle », à l’étude des ovnis. Malheureusement, loin de modifier la situation dans laquelle se trouve l’ufologie par rapport à la science, le fait de reprendre en l’inversant l’accusation inventée par les rationalistes a pour conséquence de rendre impossible l’intégration de l’ovni. Tout le monde se trouve d’accord sur l’existence d’un fossé infranchissable entre pratique scientifique et ufologie. Pour les rationalistes, c’est la science qui est du côté de la raison, pour les ufologues, c’est l’ufologie.
Mais personne ne discute le principal : ce prétendu partage entre ce qui serait d’un côté la vraie et de l’autre la fausse science. L’ovni n’est donc pas une simple anomalie appelant une explication, il est soit le signe d’une science nouvelle soit le signe de l’irrationnel. Cette vision a bloqué toute possibilité de progresser car dans une telle conception tout débat entre les deux camps est tout simplement impensable. On ne discute pas avec des gens qu’on accuse de vouloir pervertir l’idéal scientifique. Pendant longtemps les ufologues ont affronté les rationalistes en pensant que c’était le rempart à franchir. Il existe peut-être une autre voie. Peut-être est-il possible de repenser notre rapport aux sciences.
En effet, on peut comprendre que les ovnis ne puissent pas devenir sujet de science tant que notre image de la science est celle que mettent en avant les rationalistes (et qu’acceptent, moyennement un retournement, les ufologues). Mais il suffirait que cette image de la science ne soit pas la bonne, qu’on la remplace par une autre, il suffirait qu’un certain nombre d’idées qui donnaient des ovnis une image non scientifique soient modifiées pour que le sujet change de statut, pour que tout d’un coup l’idée d’étudier quelque chose comme les ovnis ne relève plus de l’aberration. Peut-être le débat avec les rationalistes n’est-il pas la seule façon de démontrer l’intérêt du dossier ovni. Peut-être l’opposition entre des ufologues et des porte-parole de la science, les premiers favorables à l’existence d’un phénomène irréductible et sans d’origine intelligente, les seconds refusant l’ovni au nom de la rationalité, peut-être cette opposition n’est-elle pas la forme de débat la plus intéressante pour discuter du dossier ovnis.
Il existe en effet bien d’autres façons d’aborder la question des ovnis sans passer par les types de débat auxquels se référent sans cesse les ufologues et les adversaires qu’on leur attribue plus ou moins spontanément, les rationalistes.

Deux solutions

Comment étudier l’ovni ? Comment faire que l’ovni ne déclenche plus ces insupportables polémiques sans fin ? Deux solutions se présentent. Soit les ufologues parviennent à renverser le partage, la science « officielle » devient alors dépassée, les mentalités changent, le point de vue sceptique dominant chez les scientifiques devient minoritaire. Mais cela fait soixante ans que les ufologues attendent que le partage dont ils sont les victimes se retourne à leur avantage. Qu’est-ce qui permettrait donc de gagner pareille bataille ? Qu’est-ce qui pourrait provoquer un tel changement d’opinion et faire que les ovnis, perçus jusqu’ici comme une forme d’irrationnel, deviennent scientifiquement intéressant ? La solution est peut-être beaucoup plus simple que celle qui suppose et attend en vain un « changement de mentalités ».
Cette solution la voici : elle consiste à renoncer à transformer la science « officielle » en une sorte de pseudoscience obsolète, mais plutôt à refuser cette idée d’un partage entre vraie et fausse science, ce qui revient à faire de l’ovni une anomalie parmi tant d’autres. Il ne s’agit donc pas d’essayer de faire gagner l’ufologie sur la science, mais de contester l’image de deux camps que tout opposerait. Que devient la polémique si l’idée d’un partage entre vraie et fausse science disparaît ? On se retrouve avec une controverse comme il y en a tant à propos de questions scientifiques ou de sociétés, mais une controverse dont la victoire ne passe plus par l’exclusion des uns ou des autres.
Cela revient à prendre l’ufologue non plus comme l’adversaire de la démarche scientifique mais comme un débatteur, un participant normal à une controverse. Est-il possible de faire ainsi varier l’image que se fait souvent le rationalisme de l’ufologue et de ne plus associer à ce mot les termes de pseudoscience et d’irrationnel mais de considérer l’ufologue comme un participant légitime à une controverse dont l’issue n’implique plus le remplacement de la rationalité par l’irrationalité, d’une science par une autre, mais l’intégration d’une série de phénomènes dans le domaine scientifique sans supposer que cela pose d’incommensurables problèmes ?
Certains acteurs de la controverse ovni refusent l’idée que l’ovni puisse juste être un phénomène comme la science en étudie tant (même s’il est d’origine extraterrestre). Les rationalistes bien sûr, mais ils ne sont pas les seuls à défendre cette vision du débat. Une partie des ufologues sont tout autant que les rationalistes attachés à l’idée que l’acceptation des ovnis entraîne un renversement des repères du vrai et du faux, du rationnel et de l’irrationnel. Le vrai paradoxe de la controverse sur les ovnis, c’est la façon dont la dispute dégénère rapidement vers des accusations de complot contre le savoir. Mais cette situation n’est pas une fatalité.

Changement de paradigme ?

Depuis une vingtaine d’années, l’évolution de la réflexion dans plusieurs domaines scientifiques a conduit à une modification profonde de la perception de sujets dits marginaux. Évolution lourde de conséquence pour le débat sur les ovnis.
C’est tout d’abord l’histoire des sciences qui a bien évolué. Certains sujets, autrefois rejetés comme indignes de l’intérêt des historiens des sciences, ont, ces dernières années, fait l’objet d’un nombre croissant d’études. C’est le cas de l’alchimie, de l’astrologie. Non seulement ces domaines sont plus étudiés qu’autrefois, mais surtout l’image que l’on en longtemps eu a été bouleversée par les études récentes. Ainsi l’image d’une alchimie précédant la chimie comme la magie précèderait la science a été battue en brèche par les historiens. De même, les historiens ont montré que l’astrologie et l’astronomie ne se succèdent pas comme on l’a longtemps cru comme l’erreur et la vérité. Un certain nombre d’ouvrages de vulgarisation, souvent écrits par des astronomes, ont décrit la façon dont l’astronomie se serait débarrassée peu à peu de l’astrologie. Or la réalité est tout autre. D’une part les fondateurs de l’astronomie moderne ne tournaient pas le dos à l’astrologie, mais cette dernière a permis, par sa façon d’appréhender le ciel, de préparer le terrain à l’astronomie. Ce point a été démontré par l’historien des sciences Pierre Thuillier dans un article paru dans L’Histoire il y a une vingtaine d’années. D’autre part, ce n’est pas l’astronomie qui a invalidé l’astrologie, mais le politique. L’historien Hervé Drévillon a démontré clairement cet aspect des choses dans sa thèse.
L’histoire des sciences n’est pas la seule discipline à avoir connu une évolution importante. Une autre discipline a profondément changé au cours des décennies récentes, il s’agit de la sociologie des sciences. Longtemps, l’idée d’étudier l’univers des sciences se limitait à étudier la profession de chercheur, en laissant de côté le contenu des sciences, considéré inaccessible, faute de compétence. De nombreuses études sociologiques ont montré que non seulement il était possible de traiter le contenu des débats scientifiques, mais aussi qu’il était impensable d’envisager de comprendre la place des sciences dans notre société sans traiter ce contenu. Du coup l’image des sciences héritées de l’épistémologie, soucieuse d’établir un partage net entre la pratique scientifique et la vie quotidienne, perd de sa pertinence. Il ne s’agit bien sûr pas de dire que tout se vaut, mais simplement que les différences sont sans doute moins « radicalement différentes » qu’on ne l’avait cru.

Le mythe de la crédulité populaire

L’anthropologie et l’histoire culturelles ont également beaucoup évolué par rapport à certains sujets. Longtemps, l’histoire et l’anthropologie ont établi un partage entre la pensée scientifique, occidentale et la pensée magique, celle des populations dites « sauvages », entre la culture scientifique et la culture populaire. Aujourd’hui les historiens et les anthropologues ne croient plus à la pertinence de ces catégories de culture populaire, de pensée magique.
Un exemple précis, souvent évoqué par rapport aux ovnis, permet de bien faire comprendre les conséquences de cette évolution. Le 30 octobre 1938, Orson Welles met en scène sur les ondes de CBS le roman de l’écrivain anglais HG Wells, La Guerre des mondes (1897). On connaît le résultat : panique des auditeurs qui prennent au sérieux l’émission et s’enfuient pour échapper aux Martiens. Cette histoire a été très souvent invoquée par les porte-parole du savoir pour montrer les risques qu’il y avait à laisser se développer la croyance aux ovnis. Malheureusement pour ces critiques, et heureusement pour le public prétendument crédule, l’émission d’Orson Welles n’a été suivie d’aucune panique de l’ampleur de celle décrite dans la littérature, Aucun suicide, aucun accident grave, etc. Si les auditeurs n’ont pas paniqué, que faut-il croire de l’image de « public crédule prêt à paniquer à la première annonce de survol de soucoupe » qui accompagne toute discussion sur les ovnis ?
Dans tous les domaines de la connaissance portant sur la conception du savoir et sur les différences entre la pensée de tous les jours et la pensée scientifique, la réflexion a énormément évolué, abandonnant les conceptions dévalorisantes du public « crédule » et « irrationnel ». Si cette vision de la société en termes d’opposition entre vraie et fausse science, entre pensée scientifique et pensée magique, ne tient pas, que valent les arguments opposés aux ovnis qui brandissent le risque de panique, de montée de l’irrationnel, qui affirment l’irrationalité des ovnis ?
On peut en conclure que, sans prendre position sur la réalité des faits, prise de position qui sera seulement éventuellement permise par une étude des données, il est néanmoins possible de cesser de voir le problème sous l’angle d’une opposition violente entre vraie et fausse connaissance. Trop longtemps, on a confondu la pratique scientifique réelle et une certaine image idéale et irréelle sortie de magazines, comme on confond le travail de l’espionnage réel et la figure mythologique de James Bond. Si on troque l’image de la science telle qu’on l’imagine avec l’image de la pratique scientifique réelle, on modifie profondément la nature du débat ovni. Il ne s’agit plus de se prémunir contre l’irrationnel ou la fausse science mais de discuter de phénomènes, de données et de voir ce que la science peut en faire.
Le débat se déplace alors. Il ne s’agit plus de vaincre une ufologie jugée irrationnelle ou au contraire d’abattre une science jugée obsolète, mais de se demander quelles pratiques scientifiques mettre en place pour obtenir le genre de données permettant à une discussion scientifique d’être conduite. Il n’est donc plus question d’évoquer de grandes révolutions où l’on passerait, brutalement, de l’irrationalité, de la subjectivité, à la rationalité, à l’objectivité, mais de se doter du même genre d’outils dont se dotent les chercheurs confrontés à des données produites par des acteurs qui ne maîtrisent pas le discours savant. On n’attend plus du témoin qu’il devienne miraculeusement rationnel mais du chercheur qu’il se montre capable de déployer les outils permettant de tirer quelque chose de données testimoniales.
Ce qui est étrange, comme on l’a noté au début de cet article, c’est la volonté partagée à la fois par les rationalistes et par les ufologues de donner à leur débat l’image d’une opposition entre deux mondes, alors que la réalité est bien plus simple. Le problème c’est que l’ufologie a fini par se retrouver prisonnière de pratiques empruntées complaisamment au discours rationaliste et qui ont fini par bloquer toute discussion.

La politesse comme règle épistémologique

Pourtant, ici et là, la situation a évolué et différents groupes et personnes ont modifié certaines pratiques et fait évoluer le débat sur les ovnis. Ainsi le GEPA (Groupe d’Études des Phénomènes aériens, fondé en 1962 et longtemps dirigé par René Fouéré), en proposant un univers extrêmement policé, même trop selon certains, a mis en place une des règles fondamentales du travail scientifique : l’interdiction de s’insulter par écrit, dans le cadre des publications professionnelles. Ne nous leurrons pas : les scientifiques sont tout autant que les ufologues capables de se détester, mais il leur est généralement impossible de remplir leurs articles avec de telles démonstrations de divergences personnelles. Les jugements personnels doivent rester en dehors de l’article. Le GEPA avait, de même, et contrairement à la plupart des autres groupes, institué une règle très stricte de politesse entre les ufologues et à l’égard des opposants.
On peut s’étonner de s’attarder ainsi sur un aspect en apparence marginal de la pratique scientifique ou ufologique. Pourtant, cet aspect est lourd de conséquence. En effet, il suffit de prendre la mesure des conséquences de cette règle de politesse instaurée par René Fouéré pour en saisir l’immense portée. Aujourd’hui où sur Internet les ufologues passent une partie de leur temps à s’insulter et à discuter des qualités des uns et des autres, le résultat concret est que, finalement, ces ufologues parlent d’autre chose que des faits. Un temps précieux qui pourrait être consacré à ces faits est perdu à s’invectiver. Si l’insulte était interdite, les ufologues seraient contraints soit à laisser tomber l’ufologie, soit à parler d’autre chose que des personnes, et donc des faits. On peut parier que le domaine en serait profondément modifié.

L’anomalie belge : l’importance des conditions matérielles de travail

Je voudrais évoquer un autre groupe qui à l’instar du GEPA a bouleversé les habitudes ufologiques et profondément modifié la nature du débat. Ce groupe, c’est bien évidemment la SOBEPS. En effet, il suffit de se pencher, même superficiellement, sur l’histoire de la SOBEPS, pour constater que son histoire est très différente de celle de la plupart des autres groupes ovnis. Il suffit de passer la frontière pour que l’impression de bricolage inefficace qui se dégage du travail de la plupart des groupes français disparaisse lorsqu’on arrive à Bruxelles. Á croire que lorsqu’il s’agit des amateurs, en Belgique le sujet est pris plus au sérieux que partout ailleurs dans le monde, et surtout qu’en France. Comment expliquer la différence de statut entre la SOBEPS, notamment au cours de la grande vague de 1989-90, et le statut, ou plutôt l’absence de statut, des groupes français par rapport aux autorités ? Certes les ufologues belges sont, à l’instar de leurs aînés du GEPA, polis avec leurs interlocuteurs, attitude très méritoire lorsqu’on constate le niveau de certaines critiques prétendument scientifiques qui leur sont opposées par certains. Mais ce n’est pas tout. Il y a un aspect que la SOBEPS a poussé plus loin sans doute qu’aucun autre groupe ufologique. Et cet aspect, c’est la mise en place de lieux où travailler, trier les données, débattre sur ces données. La SOBEPS est un des rares groupes à s’être doté dès le départ de locaux dans lesquels les membres ont pu travailler.
Ici aussi, comme sur le cas de la politesse, le fait d’insister sur un aspect en apparence aussi éloigné de la réflexion scientifique que le fait d’avoir des murs et des bureaux peut paraître étrange et très décalé par rapport à une réflexion scientifique sérieuse. La science ne saurait se réduire au fait d’avoir des murs. Non, bien évidemment, mais ici aussi, comme on l’a fait plus haut à propos de la politesse, imaginons la SOBEPS sans ses extraordinaires locaux de l’avenue Paul Janson. Imaginons que la SOBEPS ait voulu réaliser le programme de travail de la période 1989-90 en se réunissant, comme ses homologues français, dans la cuisine ou le salon de tel ou tel membre ? Aurait-il était possible d’organiser le groupe de la même façon sans l’aide de locaux fixes où chaque membre pouvait retrouver à la même place les revues, les dossiers, où il pouvait les ranger sans que la vie privée n’impose de déplacer les choses ?
De nombreux travaux ont été consacrés ces dernières années à l’importance des laboratoires dans la réalisation du travail scientifique, à l’importance des lieux matériels et à leur rôle dans la production concrète des données scientifiques. De même que les colonnes des tableaux permettent de classer les données, de même le fait de disposer de locaux, de murs, d’étagères, permet aussi, comme les colonnes d’un tableau, d’organiser les données, de profondément modifier la nature du travail ufologique et de le rendre moins friable que celui des autres ufologues dépourvus de ce genre de dispositif.
Il n’est pas question de réduire la pratique scientifique au fait d’être poli ou d’avoir des laboratoires, mais de noter que ce genre de dispositif à des conséquences plus visibles et concrètes que le fait de « penser scientifiquement » ou d’être « rationnel ». On peut même noter que ce sont des conditions concrètes comme le fait d’être poli ou le fait d’être doté de murs qui permet d’être scientifique et rationnel et non le contraire.

Ne pas séparer les faits et les hypothèses

Il reste un dernier aspect à évoquer ici et je rejoins ici les réflexions de Bertrand Méheust dans ce même numéro. Souvent, pour « faire scientifique », on croit utile de séparer les faits et leur interprétation. Il faudrait mettre en évidence des faits mais se garder de toute interprétation hâtive, voire de toute interprétation tout court. Mais la science n’a que faire de collectionner des faits dépourvus d’interprétation. Pasteur ne s’est pas intéressé aux microbes sans formuler d’hypothèse sur leur nature. Le résultat aurait été très différent. Il ne s’agissait pas de simplement prouver l’existence des microbes mais de modifier le court de la société avec ces microbes. En démontrant l’existence des microbes, Pasteur a profondément changé la société, il l’a « pasteurisé ».
Pourquoi l’ufologie devrait-elle s’interdire de formuler des hypothèses sur la nature des données qu’elle manipule ? Au nom de quoi l’attitude scientifique serait-elle associée au refus de spéculer sur la nature des données ?
Mais lorsqu’il s’agit d’hypothèses, deux modèles principaux s’opposent alors. Le premier suppose l’existence de phénomènes naturels nouveaux, le second suppose l’existence d’un phénomène doté d’intention, peut-être d’origine ET. Ici aussi on suppose que la démarche scientifique se trouve du côté de l’hypothèse de phénomènes naturels et non du côté de l’hypothèse extraterrestre (HET), qui verserait trop facilement dans l’irrationalité. Mais en quoi le fait de supposer l’existence de visites extraterrestres enlèverait-il du sérieux à la démarche ? Si les enquêteurs sont capables de faire la différence entre les faits et leurs hypothèses, pourquoi cela devrait-il poser un problème ?
Le domaine SETI dont on oppose souvent la rationalité à l’irrationalité supposée de l’ufologie, n’hésite par à mettre en avant son intérêt pour la recherche d’extraterrestres.
Si on trouve des phénomènes astrophysiques ou radio nouveaux on sera toujours à temps d’en ternir compte dans la recherche. Pourquoi l’ufologie devrait-elle se comporter différemment ? Elle peut très bien afficher un intérêt pour l’hypothèse extraterrestre, quitte à réviser ses ambitions à la baisse si les données ne suivent pas. Au moins l’HET est source de motivation et risque de se révéler plus mobilisatrice que d’autres hypothèses plus conventionnelles.
L’ufologie n’a pas de raison de se croire aux marges des sciences. Elle n’est pas une discipline acceptée, loin de là, mais c’est en raison de la conjonction de raisons énoncées par les rationalistes et reprises, une fois inversées, par certains ufologues. L’évolution des connaissances dans le domaine des sciences sociales permet de profondément réviser notre conception de la connaissance et de l’opposition entre les savoirs.
De même, l’observation de la pratique scientifique et ufologique permet de constater la place occupée par des facteurs en apparence éloignés des règles de la méthode, mais dont les conséquences sont néanmoins très concrètes sur la capacité à produire des faits scientifiques.
Enfin, la comparaison entre le débat sur les ovnis et celui sur la vie extraterrestre permet de voir que ce n’est pas en se montrant le plus conservateur du point de vue des hypothèses que l’on se montre le plus scientifique. Il ne faut pas hésiter à afficher des ambitions réelles pour défendre un dossier, l’invalidation éventuelle de l’hypothèse n’entraînant pas le rejet ou la disqualification des faits dans leur ensemble.
Pendant des décennies, la responsabilité de produire un contexte de travail sérieux sur les ovnis dépendait de l’action de groupes comme la SOBEPS (ou le GEPA auparavant) qui ont su travailler en rompant avec les (trop souvent mauvaises) habitudes prises par les autres ufologues au contact de leurs adversaires rationalistes. Il va falloir aujourd’hui inventer de nouvelles pratiques.